Les pas de Rabat sur la voie de la normalisation avec Israël s’accélèrent à un rythme qui suscite des interrogations croissantes, au Maroc comme à l’étranger, quant aux limites de ce rapprochement et à ses implications éthiques et politiques, surtout dans un contexte marqué par la poursuite de la guerre et des destructions dans la bande de Gaza et par la montée de la colère populaire arabe face aux politiques de l’occupation.
Alors même que les massacres et le blocus se poursuivent à Gaza, que les hôpitaux sont paralysés et que des quartiers entiers sont rasés, les autorités marocaines continuent d’approfondir leurs relations avec Israël — sur les plans politique, sécuritaire et économique — dans une dynamique entamée officiellement fin 2020 et qui n’a cessé depuis de s’élargir et de se consolider.
Contradiction entre rôle et réalité
Cette trajectoire met en lumière un paradoxe frappant : le souverain marocain Mohammed VI préside le Comité Al-Qods, une instance censée défendre la ville sainte et les droits des Palestiniens, tandis que les partenariats avec l’entité qui occupe Jérusalem et poursuit ses politiques de colonisation et d’action militaire dans les territoires palestiniens ne cessent de s’étendre.
Cette contradiction entre le discours officiel de soutien à la cause palestinienne et les pratiques croissantes de normalisation est devenue l’objet de critiques récurrentes de la part de forces politiques, d’organisations de défense des droits humains et de larges composantes de la rue marocaine, qui connaît depuis des années des manifestations périodiques rejetant les relations avec l’entité sioniste et appelant à l’abrogation de la normalisation.
Des accords qui s’étendent malgré la guerre
Depuis la reprise des relations en décembre 2020 dans le cadre de ce qui a été appelé les « Accords d’Abraham », la coopération maroco-israélienne a rapidement atteint des niveaux sans précédent, couvrant la défense, la cybersécurité, la technologie, l’agriculture, l’énergie et le tourisme.
Ce processus a été couronné par la signature du premier mémorandum d’entente en matière de défense entre Israël et un État arabe, ouvrant la voie à des contrats d’armement, à des échanges d’expertise et à des entraînements militaires, faisant de la coopération sécuritaire la vitrine principale du rapprochement entre les deux parties.
Sur le plan économique, les échanges commerciaux ont sensiblement augmenté, avec l’entrée d’entreprises israéliennes sur le marché marocain, tandis que les vols directs entre les deux pays ont connu une croissance rapide, portée par les déplacements d’hommes d’affaires et de touristes.
Main-d’œuvre marocaine en Israël : un débat éthique
Par ailleurs, des informations médiatiques faisant état de l’emploi de travailleurs marocains en Israël, certains dans des zones proches des colonies, ont suscité une vague d’indignation au Maroc et en Palestine. Des critiques estiment que l’exportation de main-d’œuvre vers une économie liée à l’occupation pose une problématique éthique et politique profonde.
Les opposants à la normalisation considèrent que ces démarches marquent un passage de relations diplomatiques à des formes d’intégration concrète dans un système économique et sécuritaire directement lié aux politiques d’occupation, avec les implications symboliques et morales que cela comporte pour l’image historique du Maroc en tant que soutien de la Palestine.
Une rue opposée, un pouvoir déterminé
Cet élargissement de la normalisation coïncide avec la poursuite des protestations populaires dans plusieurs villes marocaines, où les manifestants brandissent des slogans affirmant que la cause palestinienne est « une question de principe non négociable » et que la normalisation est « un choix du pouvoir qui ne reflète pas la volonté de la société ».
Mais malgré ce rejet sociétal, Rabat continue d’élargir ses relations avec Israël, dans ce qui apparaît comme un choix stratégique constant, redéfinissant son positionnement régional et ses alliances internationales, quitte à approfondir le fossé entre l’État et l’opinion publique sur l’une des questions les plus sensibles dans la conscience arabe.
Une image qui s’érode
Aujourd’hui, avec la poursuite de la guerre à Gaza et la montée des critiques internationales contre Israël, le Maroc se retrouve dans une position politique et morale complexe : un État dont le roi préside le Comité Al-Qods, mais qui poursuit un partenariat croissant avec la puissance occupante.
Entre le discours historique de soutien à la Palestine et la nouvelle réalité des relations bilatérales, l’image traditionnelle du Maroc comme acteur arabe solidaire de la cause palestinienne s’érode progressivement, laissant place à celle d’un État ayant choisi d’aller profondément dans la voie de la normalisation, quel qu’en soit le coût symbolique et politique.
