mardi, 24 février, 2026

La cigarette de Hassan II en plein jour de Ramadan : Quand un détail révèle l’hypocrisie du pouvoir dans le Maroc du Makhzen

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La cigarette de Hassan II en plein jour de Ramadan : Quand un détail révèle l’hypocrisie du pouvoir dans le Maroc du Makhzen

Le fait révélé par l’ancien porte-parole du Palais Royal marocain, Hassan Aourid, concernant la consommation d’une cigarette par le défunt roi Hassan II en plein jour de Ramadan en 1961, n’est pas une simple anecdote humaine passagère. C’est un moment symbolique dense qui dévoile la nature ambiguë de la relation entre le pouvoir et la religion au sein du système du Makhzen.

Alors que le régime marocain impose des restrictions strictes aux citoyens dans l’espace public durant le mois sacré, criminalisant la rupture du jeûne et poursuivant les jeunes, les travailleurs et les pauvres pour « violation de la sacralité du mois », ce témoignage vient rappeler que le sommet de la pyramide du pouvoir traitait le rite religieux selon une logique totalement différente : celle du privilège, et non celle de l’engagement.

Un incident simple aux profondes significations politiques

Hassan Aourid rapporte, citant le leader de l’Istiqlal Mohamed Boucetta, que Hassan II a allumé une cigarette en plein jour de Ramadan le jour du décès de son père, Mohammed V, en disant : « Ghadi n’reddou » (Je rattraperai ce jour plus tard). Si cette version a été présentée comme l’expression d’un choc émotionnel lié à la perte d’un père, l’analyse politique ne saurait se limiter à cette justification affective.

Durant les décennies du règne de Hassan II, les Marocains n’avaient pas le luxe de suspendre leur jeûne pour cause de tristesse, de détresse psychologique ou de contraintes professionnelles. La loi était claire : la rupture publique du jeûne est un crime. La sanction ne faisait aucune distinction entre le choc, la fatigue ou l’oppression sociale. C’est ici que surgit le paradoxe flagrant : ce qui est compris comme une exception humaine pour le Roi était criminalisé socialement et juridiquement pour le citoyen ordinaire.

Le Makhzen et la religion : Outil de contrôle, non pratique personnelle

Historiquement, le régime marocain a bâti sa légitimité sur la fusion des pouvoirs politique et religieux à travers le titre de « Commandeur des Croyants ». Cependant, cette légitimité ne s’est jamais traduite par une égalité religieuse entre le gouvernant et le gouverné, mais plutôt par un monopole officiel de la religion utilisée comme outil de contrôle social.

Le pouvoir au Maroc ne se contente pas de gérer les affaires religieuses ; il impose un modèle officiel de piété dans l’espace public et surveille les comportements individuels au nom de la protection des « constantes ». Dans ce contexte, le jeûne devient une question policière où le citoyen est soumis à la surveillance et au châtiment, tandis que le pouvoir reste au-dessus des normes qu’il impose.

« L’humanité du Roi » face à l’inhumanité du système

Que Hassan II ait été, à ce moment-là, un homme accablé par le deuil est une chose naturelle. Mais la question posée par cet incident ne concerne pas « l’humanité du Roi », mais plutôt l’humanité du système qui a gouverné en son nom.

Le Makhzen a-t-il accordé à ses citoyens une marge d’humanité similaire ? La loi marocaine a-t-elle reconnu le choc, la maladie mentale ou les conditions de travail pénibles comme des circonstances atténuantes à l’obligation de jeûner en public ? La réponse est connue : non. Au contraire, des dizaines de cas sont portés chaque année devant les tribunaux contre des personnes ayant rompu le jeûne, pour la plupart issues de catégories précaires.

De l’anecdote à la structure

L’importance du témoignage d’Aourid réside dans le fait qu’il brise, ne serait-ce que partiellement, l’image sacrée dont le Makhzen a entouré l’institution monarchique pendant des décennies. Il montre que le gouvernant lui-même traitait la religion comme un choix individuel à un moment donné, alors que sous son règne, la religion a été transformée en un système d’obligation collective pour la société.

Ce n’est pas un détail personnel, mais une caractéristique structurelle des régimes traditionnels : le pouvoir monopolise l’interprétation de la religion et l’impose à l’espace public, tout en se réservant une marge d’exception non déclarée.

Une cigarette qui en dit long

La portée de cet incident ne réside pas dans l’acte de fumer lui-même, mais dans ce qu’il révèle sur la nature du pouvoir : une autorité qui impose la piété socialement tout en se réservant l’exception politiquement.

Cette petite histoire devient ainsi un grand miroir d’un système qui s’est présenté pendant des décennies comme le gardien de la foi, tout en traitant la religion, au fond, comme un instrument de légitimité plutôt que comme un engagement égalitaire entre le souverain et ses sujets. C’est, en fin de compte, l’histoire d’une seule cigarette… mais elle suffit à éclairer le fossé profond entre le Maroc du pouvoir et le Maroc de la société.

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