Toutes les larmes versées en politique ne sont pas sincères, et tous les discours de « compassion » ne sont pas innocents. L’Histoire, malgré le passage du temps, conserve des archives indélébiles et revient toujours pour dévoiler les contradictions lorsque les régimes tentent de porter des masques qui ne leur ressemblent pas. Parmi les pages les plus sombres de l’histoire contemporaine de l’Afrique figure l’assassinat du leader congolais Patrice Lumumba, non pas comme un événement isolé, mais comme un point de convergence révélateur entre le néocolonialisme, les régimes fonctionnels et la complicité régionale. À ce titre, le rôle du Makhzen marocain ne peut être ignoré, quelles que soient les tentatives des récits officiels et médiatiques de dissimuler les faits ou d’en inverser le sens.
Lumumba : un crime contre l’Afrique
Patrice Lumumba n’était pas simplement un Premier ministre démocratiquement élu du Congo nouvellement indépendant, mais un symbole du mouvement de libération africaine et une voix courageuse contre la domination belge et occidentale. C’est précisément pour cette raison qu’il fut placé sur la liste des cibles à éliminer. En janvier 1961, il fut arrêté, torturé, puis exécuté de sang-froid, avant que son corps ne soit démembré et dissous dans l’acide, dans l’un des crimes politiques les plus atroces du XXᵉ siècle. Un crime qui ne visait pas seulement un homme, mais tout un message de libération continentale.
Le Maroc officiel : de « médiateur » à complice du crime
À ce moment charnière de l’histoire africaine, le Makhzen marocain ne se tenait pas aux côtés des mouvements de libération, mais s’est aligné, dans les faits, sur le régime de Mobutu Sese Seko, l’homme de l’Occident au Congo et l’un des instruments les plus emblématiques du néocolonialisme. Plus grave encore, des forces marocaines opérant sous le drapeau des Nations unies ont participé à l’arrestation de Lumumba, avant de le livrer à ses ennemis locaux soutenus par l’Occident, lesquels ont exécuté puis fait disparaître son corps.
Ces faits ne relèvent pas d’accusations émotionnelles, mais de données documentées dans de nombreux témoignages et enquêtes historiques, qui placent le régime marocain de l’époque dans une position de complicité directe ou indirecte dans l’élimination de l’un des plus grands symboles de la libération africaine.
Mobutu à Rabat… Lumumba dans l’acide
L’alignement du Makhzen ne s’est pas arrêté à ce crime. Pendant des décennies, le Maroc est resté un allié du dictateur sanguinaire Mobutu, malgré sa corruption et son pillage systématique des richesses du Congo, transformé en fief personnel. Lorsqu’il fut renversé en 1997, il ne trouva refuge qu’au Maroc, où le Makhzen l’accueillit jusqu’à sa mort, avant qu’il ne soit enterré sur son sol.
Une contradiction qui n’a pas besoin d’explication :
Lumumba fut démembré et dissous pour effacer le crime, tandis que Mobutu fut enterré avec dignité dans un pays qui prétend aujourd’hui défendre la symbolique de Lumumba.
La supercherie « Lumumba » lors d’un match de football
C’est dans ce contexte de falsification historique qu’est survenue la campagne des médias du Makhzen après le match Algérie–République démocratique du Congo, révélant le niveau de déchéance morale dans l’instrumentalisation de la mémoire africaine. Des plateformes médiatiques proches du régime ont tenté de coller de fausses accusations à l’équipe nationale algérienne et à ses joueurs, à partir d’une séquence spontanée du joueur algérien Mohamed Amine Amoura, interagissant humainement avec le supporter congolais Michel Nkuka Mboladinga, porteur d’une symbolique liée à Lumumba.
Au lieu de lire la scène dans son contexte naturel — un échange sportif et populaire transcendant les frontières — les médias du Makhzen se sont empressés de fabriquer un récit accusant les Algériens de manquer de respect au « passé militant du leader Lumumba ». Une ironie qui frôle l’indécence politique : comment un régime ayant participé à l’arrestation de Lumumba et hébergé son bourreau peut-il s’ériger en gardien de sa mémoire et donner des leçons à un peuple et à un État historiquement connus pour leur soutien clair aux mouvements de libération africains ?
Il s’agit d’une tentative désespérée d’inversion des rôles : le bourreau se déguise en gardien moral, tandis que le véritable solidaire est présenté comme accusé.
L’Algérie et Lumumba : une position qui ne s’achète pas
À l’inverse, l’Algérie n’a jamais traité Lumumba comme une carte conjoncturelle ou un slogan circonstanciel, mais comme un martyr de la libération africaine. Depuis l’indépendance, la position algérienne s’est clairement rangée du côté des causes justes du continent, loin de la logique des axes et des marchandages. Cette différence n’est pas un simple détail historique, mais une divergence structurelle entre deux projets :
un projet de libération qui considère l’Afrique comme un espace de souveraineté et de dignité, et un projet fonctionnel qui la voit comme un champ d’investissement politique et médiatique.
La mémoire ne se falsifie pas
Les régimes peuvent changer de discours, recycler leurs images et investir dans les slogans et les mises en scène, mais la mémoire africaine ne se falsifie pas.
L’Histoire se souvient : qui a livré Lumumba, qui a accueilli Mobutu, et qui tente aujourd’hui de marchander son nom à l’occasion d’un match de football.
Lumumba n’est ni un outil de diffamation ni une matière pour des règlements de comptes médiatiques, mais un miroir révélateur. Et celui qui a échoué à l’épreuve de 1961 ne détient aucune légitimité morale pour donner des leçons sur le respect des symboles de la libération africaine en 2026.
