Les grilles dorées du palais royal de Rabat ne cachent plus les fissures qui s’étendent au sein de la monarchie marocaine. Vingt-six ans après l’accession au trône du roi Mohammed VI, ce qui était autrefois présenté comme une image de stabilité est de plus en plus criblé de contradictions : un monarque dont la santé suscite des inquiétudes visibles, un trône qui semble plus fragile que jamais et un avenir empêtré dans l’incertitude.
Le quotidien français Le Monde a, dans un article rare et sans concession, révélé ce que beaucoup de Marocains murmurent en privé : un monarque tiraillé entre absences et apparitions soudaines, entre présence fragile lors des cérémonies officielles et sorties de loisirs orchestrées destinées à rassurer le public national et international. Cette oscillation, loin de clarifier, renforce l’opacité qui entoure le palais et l’État qu’il incarne.
Le Prince Héritier en attente
Alors que le Makhzen s’accroche à l’illusion de la continuité, la figure du Prince Héritier Moulay Hassan émerge avec une importance calculée. De son accession au grade de Colonel-Major à l’accueil de dirigeants mondiaux comme le président chinois, sa visibilité n’est pas fortuite. C’est une chorégraphie soigneusement orchestrée, destinée à signaler la préparation à la succession, sans jamais admettre que le Maroc est à l’aube d’une passation de pouvoir.
Ce mi-déni, mi-préparation, trahit non pas la résilience, mais la fragilité. Le simple fait d’éviter toute clarté souligne le malaise d’une monarchie qui craint tout aveu de vulnérabilité.
Les Fissures d’une Nation Exposées
Pendant ce temps, le paysage social et économique du Maroc se dégrade. Le chômage des jeunes s’aggrave, les inégalités entre les zones rurales et urbaines se creusent et les migrations internes submergent des infrastructures déjà sous pression. Le silence de la monarchie sur ces défaillances structurelles contraste fortement avec son obsession pour le contrôle de son image. Dans cette optique, la question de la succession transcende les intrigues de palais : elle est intimement liée à la survie et à la stabilité du pays.
Ombres autour du trône
Pendant des années, l’entourage personnel du roi, notamment la tristement célèbre famille Azaitar, a terni l’image de la monarchie. Leur mise à l’écart progressive est moins un choix moral qu’une tentative désespérée de limiter les dégâts. Le palais recycle aujourd’hui l’image aseptisée de Mohammed VI entouré de son fils et de sa fille, gommant soigneusement les fractures du passé. Pourtant, l’invisibilité persistante de la princesse Lalla Salma, absente de la vie publique depuis 2018, alimente les spéculations et révèle une fois de plus l’influence des affaires personnelles de la monarchie sur la politique nationale.
Une monarchie oligarchique
Le Maroc n’est pas seulement confronté à une monarchie constitutionnelle ancrée dans la tradition, mais à un système oligarchique où les frontières entre autorité royale, hégémonie économique et asservissement politique sont méconnaissables. Le Premier ministre Aziz Akhannouch incarne cette intrication : un homme d’affaires et un homme politique dont l’ascension illustre la fusion incestueuse de la richesse et du pouvoir. L’immense empire économique du roi, étroitement lié à l’économie nationale, laisse peu de place à une véritable responsabilité démocratique.
Entre déclin et transition
Le Maroc se trouve à un carrefour dangereux : une monarchie affaiblie par la santé de son dirigeant, mais refusant d’admettre sa vulnérabilité ; un prince héritier prématurément propulsé sur la scène internationale, mais enveloppé d’une ambiguïté orchestrée ; une société croulant sous les inégalités, la frustration des jeunes et la négligence systémique.
Le palais s’accroche à l’illusion, mais les fissures sont visibles. La grandeur du règne de Mohammed VI ressemble de plus en plus à un palais de miroirs : éblouissante de loin, creuse à y regarder de plus près. La succession, imminente ou retardée, ne sera pas seulement une affaire royale. Cela définira la trajectoire du Maroc lui-même : s’il continue sur la voie de l’opacité, de l’oligarchie et du symbolisme mis en scène, ou s’il ose affronter ses réalités.