Le nom de Mohamed Ziane, ancien ministre marocain des Droits de l’homme, revient une nouvelle fois révéler la profondeur de la crise des droits humains au Maroc, ainsi que les limites de ce que l’on appelle la « partenariat stratégique » entre Rabat et Madrid, lorsque les intérêts politiques se transforment en couverture pour le silence face à de graves violations portant atteinte au droit à la vie, à la liberté et à la dignité humaine.
Ziane, âgé de 83 ans, est incarcéré depuis plus de trois ans dans une affaire qualifiée par des organisations internationales de défense des droits humains de procès à motivation ouvertement politique. Malgré son âge avancé, la dégradation de son état de santé et ses origines espagnoles légalement établies, les autorités marocaines persistent à le maintenir derrière les barreaux, dans une scène qui illustre la nature sécuritaire et punitive avec laquelle le Makhzen traite les voix qui sortent de « l’unanimité imposée » au sein du cercle du pouvoir.
Mais le scandale ne s’arrête pas aux frontières de Rabat. Le silence espagnol, passé du stade de la prudence diplomatique à un refus explicite de toute assistance consulaire, révèle une autre facette de la crise. Le ministère espagnol des Affaires étrangères, dirigé par José Manuel Albares, a ignoré pendant des mois des demandes officielles de la famille de Ziane visant une visite diplomatique ou une intervention humanitaire, en violation manifeste de ses obligations envers un ressortissant d’origine espagnole, et en contradiction flagrante avec le discours officiel de l’Espagne sur la « défense des droits de l’homme ».
Ce refus ne peut être dissocié du contexte politique général qui marque les relations hispano-marocaines depuis le revirement unilatéral de Madrid sur la question du Sahara occidental. Depuis cette décision, le gouvernement espagnol semble gérer sa relation avec Rabat selon une logique d’« éviter toute gêne », même si le prix à payer est l’abandon de principes juridiques et éthiques censés constituer le socle de la politique étrangère d’un État européen.
L’affaire Ziane n’est pas une exception, mais un nouvel épisode d’une longue série de procès d’opinion et de règlements de comptes avec des opposants, des journalistes et des militants, sous couvert de la justice. Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains ont déjà documenté l’érosion des garanties d’un procès équitable au Maroc et l’instrumentalisation de la justice comme outil de musellement des voix dérangeantes, en particulier celles issues de l’intérieur même des institutions de l’État.
Le plus grave dans ce dossier est que le silence espagnol ne se lit pas seulement comme une défaillance, mais comme une véritable complicité politique. Lorsqu’un État membre de l’Union européenne refuse même de procéder à une simple démarche d’information sérieuse ou à une visite consulaire, il envoie un message clair : la « stabilité » et la « coopération sécuritaire » priment sur la vie d’un homme âgé confronté au risque de mourir dans une cellule.
La poursuite de la détention de Mohamed Ziane et l’ignorance de sa situation sanitaire et juridique placent directement le Makhzen face à sa responsabilité quant à son intégrité physique, tout en soumettant Madrid à un véritable test moral. Les États ne se mesurent pas seulement à leurs discours, mais à leurs positions lorsque le prix du silence est un être humain de chair et de sang.
En définitive, cette affaire révèle la convergence de deux volontés : celle d’un pouvoir marocain qui ne tolère pas la critique, et celle d’un gouvernement espagnol qui a choisi le réalisme politique au détriment des principes. Entre les deux, Mohamed Ziane demeure un témoin vivant de la fragilité du discours sur les droits humains lorsqu’il se heurte aux calculs d’intérêts et d’alliances.
