Chaque année, à l’approche du mois de Ramadan, la même scène se répète au Maroc : caméras de la télévision officielle, visites de terrain soigneusement mises en scène, images du roi supervisant la distribution d’un « panier » alimentaire aux pauvres. Mais ce que le pouvoir présente comme un vaste élan de solidarité est perçu par beaucoup comme une simple propagande saisonnière que le palais s’emploie à reproduire pour polir son image, à l’intérieur comme à l’extérieur, tandis que la dure réalité sociale dément tout discours sur de véritables avancées dans la lutte contre la pauvreté.
L’opération présidée cette année à Salé par Mohammed VI, et visant selon les chiffres officiels plus de 4,3 millions de personnes issues de catégories vulnérables, est présentée comme la preuve de la « sollicitude royale » envers les démunis. Mais la lecture même de ces chiffres révèle un paradoxe saisissant : après plus d’un quart de siècle depuis le lancement de l’initiative en 1998, le nombre de ménages bénéficiaires a été multiplié des dizaines de fois, passant de 34 000 à près d’un million de familles. Autrement dit, la pauvreté au Maroc n’a pas reculé ; elle s’est étendue, malgré des décennies de discours officiels sur le développement et la réforme.
Le pouvoir s’appuie sur les images de distribution de farine, d’huile et de sucre pour produire la narration du « roi proche du peuple », une représentation profondément ancrée dans la culture politique du Makhzen, où les aides sociales sont présentées comme des dons personnels du souverain plutôt que comme des droits de citoyenneté garantis par des politiques publiques équitables. Ainsi, le « panier de Ramadan » se transforme d’un programme de soutien social en un rituel politique annuel qui reproduit la relation du sujet au protecteur, au lieu de construire un État social fondé sur la justice.
Les données officielles elles-mêmes révèlent l’ampleur du drame social que la communication tente de dissimuler. Le fait que 74 % des bénéficiaires proviennent du monde rural confirme la persistance d’une pauvreté structurelle dans les zones marginalisées, après des décennies de promesses de développement rural et de désenclavement. De même, la présence de centaines de milliers de personnes âgées, de veuves et de personnes handicapées sur les listes illustre la fragilité du système de protection sociale, où les plus vulnérables demeurent dépendants d’une charité saisonnière plutôt que de droits permanents.
Il est frappant que le coût global de l’opération n’excède pas 305 millions de dirhams, une somme modeste au regard des budgets de projets de prestige ou des rentes privilégiées dans l’économie du Makhzen. En moyenne, chaque bénéficiaire ne reçoit que quelques dizaines de dollars par an — à peine de quoi couvrir quelques jours de consommation — mais suffisamment pour alimenter une vaste campagne médiatique présentant le pouvoir comme un acteur humanitaire sauvant les pauvres.
L’adoption du registre social unifié est elle aussi présentée officiellement comme un gage de transparence. Pourtant, l’essence de l’opération n’a pas changé : des aides conjoncturelles et saisonnières au lieu de politiques structurelles s’attaquant aux causes de la pauvreté. Si le développement avait réellement porté ses fruits, la base des ménages dépendants du « panier de Ramadan » ne continuerait pas de s’élargir année après année.
Des observateurs estiment que le Makhzen instrumentalise cette initiative pour consolider une légitimité symbolique fondée sur la bienfaisance royale, notamment dans un contexte de crises sociales croissantes : chômage des jeunes, hausse des prix, dégradation du pouvoir d’achat. Plutôt que de reconnaître l’échec des politiques économiques et sociales, l’aide alimentaire est érigée en réussite, dans une équation communicationnelle qui transforme la pauvreté elle-même en outil de valorisation du pouvoir.
Ainsi, le « panier de Ramadan » se mue d’un acte supposé solidaire en miroir révélant la contradiction majeure du Maroc contemporain : un système qui se targue de nourrir des millions de pauvres chaque année, sans jamais se demander pourquoi ces mêmes pauvres restent dans la même file depuis des décennies. Une charité distribuée devant les caméras, mais qui constitue, au fond, un constat annuel de l’échec d’un modèle de développement ayant produit la précarité au lieu de l’éradiquer.
