Par: BOUBEKEUR ABID
Mesdames et Messieurs les décideurs,
Permettez-moi , en tant qu’ancien cadre du secteur touristique, d’ouvrir ce propos avec une conviction forgée par l’expérience : le défi du tourisme en Algérie ne réside pas dans ce que nous n’avons pas…mais dans ce que nous hésitons encore à assumer pleinement.
Nous avons les atouts. Nous avons les territoires. Nous avons même, souvent, les moyens. Mais nous restons dans une zone d’équilibre inconfortable : celle où l’on souhaite développer le tourisme… sans en tirer toutes les conséquences.
C’est une question de choix, de cohérence… et de société. Nous disposons de tout :
Un littoral exceptionnel, un patrimoine historique dense et un Sahara parmi les plus remarquables au monde. Et pourtant, nous restons dans le registre du potentiel. Pourquoi ?
Parce que nous voulons les bénéfices du tourisme… sans toujours accepter ce qu’il implique.
1. Sortir d’une ambiguïté stratégique
L’Algérie ne sera ni le Maroc ni la Tunisie — et ce n’est ni un retard, ni une faiblesse. C’est une singularité, plutôt penser un développement compatible avec la sociologie de l’Algérie. L’enjeu n’est pas de “forcer” la société à devenir touristique, mais de créer un tourisme qui lui ressemble. Il faut développer un tourisme “discret” et respectueux.
Solution clé : éviter le tourisme de masse . Favoriser :
- écotourisme (Sahara, montagnes)
- tourisme culturel (sites historiques, traditions)
- tourisme scientifique ou d’exploration
Et ce n’est pas un problème au vu des moyens dont on dispose . À condition d’assumer un modèle :
- progressif
- maîtrisé
- profondément ancré dans nos réalités sociales
- Encore faut-il la transformer en choix assumé, et non en posture d’attente.
Une stratégie par territoires : la seule voie crédible
- Tipaza : entre mer et mémoire: Un tourisme culturel et balnéaire maîtrisé, porté par des citoyens ambassadeurs.
- Oran : moteur d’ouverture: Une ville prête, capable d’incarner une Algérie confiante et dynamique.
- Constantine : puissance du récit :Une destination qui doit être vécue, expliquée, incarnée.
- Tlemcen : héritage et spiritualité: Un pôle naturel pour un tourisme culturel et religieux structuré, notamment autour de la Zaouïa Tidjaniya de Aïn Madhi.
- Kabylie : expérience et culture vivante :Une région qui, dans les faits, pratique déjà le tourisme : hospitalité, organisation locale, attractivité naturelle. Un modèle discret… mais précieux. Un véritable atout national à capitaliser et à étendre comme modèle ,tourisme de montagne, écologique et culturel, valorisation des villages, de l’artisanat et des traditions et structuration de l’hébergement chez l’habitant
- Les Hauts Plateaux : authenticité et profondeur humaine :Un espace idéal pour un tourisme rural, sincère et immersif.
- Le Grand Sud : notre signature mondiale :Un tourisme d’exception, qui impose une exigence : mettre l’humain local au centre, et non à la marge.
2. Deux leviers à activer sans tarder
- Le tourisme religieux : Un segment stable, structurant et en cohérence avec nos valeurs. La Zaouïa Tidjaniya de Aïn Madhi en est une illustration forte, avec un rayonnement bien au-delà de nos frontières.
- Le thermalisme : Un potentiel concret, immédiatement mobilisable. À la fois : moteur de tourisme interne, levier d’attractivité internationale pour un tourisme de soins et de bien-être. Un potentiel stratégique immédiat. Le thermalisme peut devenir : un pilier du tourisme social et un pont vers un tourisme médical international
3. Le facteur déterminant : l’humain
Nous pouvons planifier, investir, structurer. Mais le tourisme reste une alchimie fragile :
- un regard
- un accueil
- une attitude
Et cela ne se décrète pas. Une réalité à aborder avec lucidité .Sans caricature, mais sans détour :
- Nous voulons un tourisme maîtrisé — ce qui est légitime.Mais parfois au point de le rendre invisible — ce qui le rend inefficace.
- Nous voulons préserver nos équilibres .Mais sans toujours définir clairement jusqu’où nous souhaitons nous ouvrir.
Ce n’est pas une contradiction insurmontable. Mais c’est une question qui mérite d’être tranchée. Ce qu’il devient nécessaire d’engager :
- Développer le tourisme interne comme fondation
- Accompagner une culture du service adaptée à nos valeurs
- Donner une réelle autonomie aux territoires
- Encourager les initiatives locales
- Clarifier le cadre culturel de l’accueil
En un mot : avancer avec méthode… et cohérence.
4. Conclusion — avec la franchise de l’expérience
J’ai vu des stratégies pertinentes ralentir faute de décision. J’ai vu des opportunités différées au nom de l’équilibre. J’ai vu des ambitions s’exprimer… sans toujours se traduire. Et avec le recul, une lecture s’impose :
- Le tourisme en Algérie n’est pas en échec.
- Il est en attente… d’un positionnement clair.
Nous sommes à un moment charnière. Continuer à avancer prudemment, au risque de rester en retrait, ou assumer progressivement une vision, au risque — mesuré — d’évoluer.
Le tourisme n’exige pas de renoncer à ce que nous sommes. Mais il suppose d’accepter d’être regardés, visités… et parfois questionnés. La vraie décision n’est donc pas économique :
- Elle est culturelle.
- Et elle nous appartient.
Le jour où nous accepterons que le tourisme transforme autant qu’il rapporte, ce jour-là, l’Algérie deviendra une destination. D’ici là, nous resterons une promesse.
B.ABID Ex-Cadre du Tourisme
