L’interpellation sécuritaire du journaliste d’investigation indépendant, Ali Lmrabet, dès son arrivée à l’aéroport de Tanger, constitue un nouvel épisode dans le bilan du régime du Makhzen. Ce dernier s’efforce de dissimuler derrière des façades de modération et des « grâces royales temporaires » une répression ciblée contre les opposants et les libertés fondamentales au sein du Royaume.
Les poursuites judiciaires engagées contre Ali Lmrabet, documentées par les rapports des organisations des droits de l’homme, mettent en évidence l’évolution de la doctrine sécuritaire du Makhzen. Celle-ci est passée des méthodes de liquidation physique directes propres aux « années de plomb » révolues à une stratégie d’assassinat moral, visant à requalifier les militants politiques en criminels de droit commun dans le cadre de procédures encadrées par les services de sécurité.
L’ingénierie de l’« assassinat moral » : Assimiler l’opposition à la criminalité de droit commun
Le militant des droits de l’homme exilé en Suisse, Fouad Abdelmoumni (coordinateur actuel du collectif « Himam »), souligne que l’appareil sécuritaire dirigé par Abdellatif Hammouchi prend en compte le coût diplomatique des arrestations politiques directes, susceptibles de susciter l’empathie de l’opinion publique. Pour y pallier, une stratégie répressive alternative a été mise en place :
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L’orchestration d’accusations de mœurs et financières : Les procès fondés sur les opinions politiques sont évités au profit de dossiers pénaux liés à des agressions sexuelles, à l’adultère, à l’espionnage ou au détournement de fonds. Cette méthode a caractérisé les procès des journalistes Omar Radi, Souleiman Raissouni et Taoufik Bouachrine, incarcérés durant plusieurs années avant d’être libérés par grâce royale en juillet 2024.
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L’affaire Mohamed Ziane : Ce procédé s’illustre également dans le dossier de l’ancien ministre des Droits de l’homme, Mohamed Ziane (84 ans), détenu depuis novembre 2022 après avoir publiquement remis en cause la gouvernance royale. Il fait face à onze chefs d’inculpation pénaux allant de l’« agression sexuelle » au « détournement des fonds du Parti libéral », une démarche visant à neutraliser sa portée symbolique politique.
Censure des plateformes numériques et surveillance technologique
À la suite de la neutralisation des principaux titres de la presse écrite indépendante et de l’alignement des structures syndicales et des conseils de presse sur les orientations officielles, l’espace numérique est devenu le dernier terrain de confrontation entre le pouvoir et les voix indépendantes :
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L’infraction de « diffamation électronique » : Le code pénal est appliqué de manière stricte. Le procureur du Roi près le tribunal de première instance de Casablanca justifie les poursuites contre Ali Lmrabet (établi en Espagne depuis l’interdiction de ses publications en 2005) par la diffusion de contenus numériques contenant des « propos diffamatoires et offensants envers les institutions ». Une démarche similaire a visé le militant Hassan Daoudi, récemment condamné à cinq mois de prison pour des publications en ligne.
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Surveillance et campagnes de dénigrement : Outre les procédures judiciaires, le contrôle s’exerce par l’usage du logiciel de surveillance « Pegasus » pour cibler les téléphones des militants (dont Fouad Abdelmoumni, qui a fait état de l’infraction de son appareil en 2019). À cela s’ajoutent des campagnes de dénigrement orchestrées via des plateformes médiatiques affiliées aux services de renseignement, visant à fragiliser la vie privée des opposants pour les contraindre au silence ou à l’exil.
Position des partenaires européens et perspectives internationales
Les défenseurs des droits de l’homme pointent la responsabilité des capitales européennes, en particulier Paris et Madrid. Les gouvernements d’Emmanuel Macron et de Pedro Sánchez sont accusés de faire primer les intérêts économiques et la gestion des flux migratoires sur la dénonciation des violations des droits humains au Maroc.
Ce positionnement s’est traduit par l’absence de réaction officielle du ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, face à l’arrestation d’Ali Lmrabet, bien que ce dernier possède la nationalité française et réside en Espagne depuis deux décennies. Face à cette situation, les militants envisagent d’utiliser l’échéance de la Coupe du monde de football 2030, coorganisée par le Maroc, pour interpeller les instances internationales et les gouvernements européens sur le respect des libertés académiques et journalistiques fondamentales.
Pérennisation du modèle autoritaire
L’affaire Ali Lmrabet, conjuguée aux interventions policières contre les rassemblements de solidarité avec Gaza sur la place des Nations à Tanger, démontre la sensibilité du régime du Makhzen face à la contestation indépendante. La politique consistant à alterner grâces royales périodiques et reports indéfinis de procès ne constitue pas une ouverture démocratique, mais une stratégie de gestion de l’image internationale du régime. Elle vise à maintenir la stabilité des circuits de rente et des engagements stratégiques, maintenant l’appareil judiciaire dans un rôle d’exécution des directives sécuritaires au détriment de l’instauration d’un véritable État de droit.
