À l’heure où les transformations géopolitiques s’accélèrent en Afrique du Nord et où les puissances occidentales rivalisent pour imposer des équations de fait accompli, les thèses du grand politologue et universitaire français, le professeur Bertrand Badie, professeur de relations internationales à Sciences Po Paris, reviennent éclairer le conflit du Sahara occidental sous un prisme structurel radicalement différent. Il y voit l’un des conflits internationaux majeurs illustrant la « sociologie de l’échec diplomatique traditionnel », tout en révélant la profondeur de l’impasse générée par les calculs coloniaux et l’équilibre des puissances mondiales dans les pays du Sud.
L’analyse de Bertrand Badie dépasse les lectures superficielles de ce dossier pour déconstruire le conflit à travers quatre axes structurels qui expliquent l’impasse des solutions et la stérilité des approches néolibérales imposées d’en haut :
L’illusion des « dossiers clos » et l’incontournable autodétermination
Bertrand Badie part d’un postulat fondamental qu’il a développé dans la majeure partie de ses ouvrages politiques : la stabilité internationale ne peut se construire en ignorant les aspirations des peuples ou en confisquant leur volonté. De ce fait, il estime que le dossier du Sahara occidental ne peut en aucun cas être considéré comme un « dossier clos » ou susceptible de connaître un règlement radical et durable tant que la contrepartie juridique et humaine fondamentale — à savoir le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination — demeure entravée et neutralisée. Pour Badie, la persistance du conflit depuis des décennies prouve que la logique de la force matérielle et du fait accompli s’avère incapable de forger une légitimité alternative à la légitimité internationale et onusienne.
Critique de la « diplomatie des deals » et du chantage par le haut
L’universitaire français critique vivement les approches pragmatiques qui ont émergé ces dernières années, au premier rang desquelles l’initiative de la précédente administration américaine ayant troqué la reconnaissance d’une souveraineté prétendue sur le territoire contre le dossier de la normalisation. Badie voit dans ce comportement une manifestation négative de ce qu’il qualifie de « diplomatie des deals », où les grandes puissances sacrifient les droits historiques et la liberté des peuples au profit des intérêts diplomatiques et géostratégiques étroits des pays du Nord. Il affirme que ces marchandages ne règlent pas les conflits, mais les transforment en foyers de tension permanente susceptibles d’exploser à chaque modification des rapports de force.
La « diplomatie de connivence » et son impasse
Dans sa dissection des positions européennes, et plus particulièrement de la prise de décision à Paris, Badie forge le concept de « diplomatie de connivence ». Il considère que l’alignement de certaines grandes puissances occidentales, comme la France, sur la thèse d’une partie au détriment de l’autre relève des tentatives des anciennes puissances protectrices de préserver leurs zones d’influence traditionnelles et de satisfaire leurs alliés régionaux afin de protéger leurs propres intérêts économiques et sécuritaires. Badie souligne que cette diplomatie complice entache la crédibilité des puissances internationales en tant que médiateurs impartiaux et mène le dossier vers une impasse, car elle nourrit les penchants à l’arrogance et refuse de se plier aux exigences du droit international.
Le miroir de la lutte pour le leadership régional
Bertrand Badie replace le conflit dans un contexte structurel plus large qui dépasse ses frontières géographiques pour le lier à la sociologie des États régionaux de l’ère post-coloniale. Au fond, cette question constitue le moteur essentiel de la rivalité pour le leadership et l’hégémonie régionale au Maghreb, notamment entre l’Algérie et le Maroc. Badie soutient que les puissances coloniales ont laissé derrière elles des frontières conflictuelles, soigneusement conçues pour alimenter cette compétition élitiste ; chaque partie s’appuyant sur sa propre légitimité historique et politique (l’Algérie comme locomotive historique de soutien aux mouvements de libération et de décolonisation, et le Maroc avec ses tendances expansionnistes adossées à un héritage ancien). Cela fait du conflit un outil fonctionnel pour consolider les légitimités souveraines des deux États dans la région.
À travers ses thèses enseignées à Sciences Po, Bertrand Badie livre une leçon éloquente aux décideurs : le conflit du Sahara occidental ne trouvera pas d’issue par le chantage, les transactions par le haut ou les biais coloniaux complices. La seule solution viable et durable passe inévitablement par une transition vers une « diplomatie mondiale inclusive et responsable » qui redonne sa considération à l’être humain dans le Sud, respecte les principes fondateurs du droit international et se plie à la libre volonté des peuples à disposer d’eux-mêmes.
